Le cri gitan

C'est en terre andalouse que le flamenco a pris racine. Son histoire, celle du mariage de la terre et du feu, est intimement liée au vécu de ses premiers interprètes: les gitans.
Voyage aux sources.


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La voix s'est brisée, rauque, comme un sanglot. Il est deux heures du matin dans le sud de l'Espagne. "La Fernanda", comme on l'appelle ici, vient de déchirer la nuit d'une soleá, un chant flamenco. C'est une histoire d'amour désespérée que raconte la chan-teuse gitane, la main levée vers l'assistance. Puis soudain la guitare résonne, et enchaîne, plus rapide. Fusion profonde entre l'orient de la voix et l'occident des cordes.

"Vêtue de ses noirs manteaux,
elle croit que le monde est petit
et que le coeur est immense"

Le flamenco est un oiseau de nuit, un cri longtemps retenu qui s'échappe à l'heure où la fatigue et l'alcool ouvrent la porte aux états d'âme. Nous sommes à Utrera, un bourg andalou de la province de Séville, encerclé d'oliviers. Pendant cinq nuits, la po-pulation sacrifie au rite de la feria et oublie de dormir. Dans ce vacarme assourdissant de "sevillanas", la danse adulée des Anda-lous, le flamenco s'infiltre, discret, tard dans la nuit, là où se réunissent les gitans.

Agée de plus de soixante-dix ans, Fernanda est l'une des plus grandes figures du "cante jondo", le "chant profond".

Ce soir, on lui rend hommage. Elle pousse une dernière soleá, les yeux fermés et la gorge secouée de soubresauts. Des "¡Olé Fernanda!", "¡Toma!" ("Vas-y!") fusent de l'assemblée qui dit ainsi son émotion et accompagne le cante de "palmas", les battements de mains. Et puis plus rien. Le silence. Fernanda salue et reçoit des fleurs. Seuls les grillons qui ont envahi la tente par dizaines donnent encore de la voix. Derrière nous, un connaisseur se lève. "Ya se acabó la feria", murmure-t-il. "Voilà, la feria est finie." Une façon de dire que le flamenco est passé, qu'il est si bien passé qu'il n'y reviendra plus. La tente se vide. Dans les allées qui portent les noms des différents chants flamencos, comme la siguiriya, le plus tragique, ou la bulería, au rythme rapide et enjoué, des essaims de jeunes femmes en robes à pois soulèvent la poussière. Lors de la feria, la plupart des femmes adoptent la robe flamenca, le costume de gitane. Leurs petites filles affublées des mêmes atours ressemblent à des poupées, perdues dans les volants.

"A l'heure où la nuit tombait,
nuit de la nuit toute pleine,
les gitans sur leurs enclumes
forgeaient des soleils et des flèches..."

Troubadours et forgerons
Utrera est un des berceaux du flamenco, qui a jailli ici, au coeur occidental de l'Andalousie, le long du fleuve Guadalquivir, entre Utrera, Cadix, Jérez et Séville. Comme les oliviers qui recouvrent avec constance la terre rouge et plate de la plaine, le flamenco a trouvé ici un terrain poussiéreux mais fertile. Ses racines sont profondes. Elles se confondent avec l'histoire de ses interprètes de toujours: les gitans, ce peuple de culture orale dont l'origine se situe probablement en Inde. Arrivés en Espagne au XVe siècle, les gitans exercent aussitôt leurs talents de musiciens, à travers le chant et la danse. Ils participent aux réjouissances populaires, allant de village en village, invités souvent par les nobles qui les paient pour animer leurs réceptions. Ils exercent également les métiers de forgeron, maréchal-ferrant ou dresseur de chevaux. Mais ces gens venus d'ailleurs, nomades incontrôlables, allaient susciter la méfiance et la haine du pouvoir. La répression et l'extermination des gitans s'organisent. En 1749, l'évêque d'Oviedo demande leur arrestation générale.

Certains gitans sont exemptés des lois en vigueur grâce au service rendu par un des leurs dans l'armée des Flandres. D'où leur surnom de "Flamenco", les Flamands. Devenus sédentaires, ils s'installent dans les villes et les villages, et c'est des quartiers gitans que jaillira au début du XIXe siècle la musique baptisée elle aussi flamenco.

Une histoire de famille
Le flamenco est apparenté aux chants traditionnels andalous, que les gitans avaient interprétés dans leur passé de musiciens. Pourtant, ces airs, à l'origine légers et joyeux, sont méconnaissables. Ils portent les stigmates d'une longue période de souffrance et d'enfermement. Les rythmes ont éclaté, se chargeant de ruptures insolites aux tonalités orientales. Le chant est devenu plus profond, blessé, tragique.

C'est par l'intermédiaire de quelques familles gitanes bien intégrées, parfois même métissées, qu'il va apparaître au grand jour et se diffuser.

"Dans la nuit du jardin,
six gitanes
dansent,
habillées de blanc..."

Fernanda de Utrera et sa soeur Bernarda, elle aussi chanteuse, sont issues de ces quelques familles qui forment la dynastie du flamenco. La plupart des interprètes d'aujourd'hui sont parents, cousins plus ou moins éloignés. Leurs ancêtres se nomment Ortega, Jiménez, Pavón ou Pinini, tous gitans. C'est avec l'irruption des cafés "cantante", les cafés chantants et plus tard les "tablaos" ou cabarets, que le flamenco engendrera ses artistes professionnels, et parfois sa propre décadence.

A Utrera, le berceau du flamenco se situe au coeur du vieux bourg, dans la Calle Nueva, la rue où vivait traditionnellement la communauté gitane. Une ruelle bordée de maisons blanches et basses, bâties autour de patios et surmontées de terrasses, qui semblent nous rappeler que Tanger et sa médina sont plus proches à vol d'oiseau que Madrid. C'est ici que sont nés les chants d'Utrera.

Triana la nostalgique
Nous quittons Utrera pour Séville, à l'heure où le soleil chasse l'ombre et où la torpeur gagne. Voilà quelques jours que nous traînons en vain, en quête de flamenco. Car le chant n'est accessible qu'à celui qui peut s'introduire dans l'intimité du monde gitan. C'est au sein de l'ancien quartier gitan de Séville, le quartier populaire de Triana, qui borde le Guadalquivir, que nous allons avoir la sensation de l'approcher à nouveau, le temps d'un après-midi.

"La guitare fait
pleurer les rêves.
Un sanglot
d'âmes perdues
sort de sa bouche
ronde..."

Parmi les chants les plus proches des racines du flamenco, le martinete est né dans les forges gitanes. Salvador Vega en est un des derniers dépositaires. Dans sa forge du quartier de Triana, la dernière aujourd'hui en activité, il reçoit souvent des chanteurs qui lui demandent d'interpréter quelques morceaux oubliés, puisque le flamenco se transmet de bouche à oreille, sans jamais de partitions: "J'ai appris le travail de la forge en même temps que le chant du martinete, avec mon grand-père et mon oncle. A l'époque, ils travaillaient pour le maréchal-ferrant. Le martinete s'interprétait à trois hommes: un qui chantait en activant le feu, et les deux autres qui donnaient le rythme en frappant de leurs lourds marteaux sur le métal."

"Va-t-en lune, lune, lune,
si les gitans revenaient,
ils feraient de ton coeur
des colliers, des bagues blanches..."

Salvador a fini sa journée. Il nous propose d'aller boire quelques verres dans un bar voisin, le rendez-vous des "aficionados" (initiés) de flamenco et des gitans. Au mur, des tenues de toreros et des représentations de la Vierge. Les verres sont posés sur un tonneau. Le soleil de midi commence tout juste à baisser. Puis les heures vont défiler sans raison, embrumées de fumée de tabac. La bière coule à flots. Un homme se met à chanter, sans accompagnement, seulement quelques "palmas" de ses compagnons qui dansent. Jusqu'à ce que la nuit tombe, bien après que le patron a baissé le rideau, il va chanter, crier, râper sa voix. On murmure que cet homme sort de prison. Il y a passé deux années. Deux années qui remontent dans sa gorge et se consument dans son cri.

Le mariage d'une terre avec le feu
Crier ses états d'âme, c'est aussi faire don de soi. Quand la voix du chanteur se trouve mêlée aux furieux claquements de talon de la danseuse ou du danseur, alors le flamenco célèbre ses noces avec la terre, comme en un rite mystérieux et ancestral.

Le plancher grince et tousse sa poussière lorsque la chanteuse Concha Vargas livre à ses élèves les secrets du "zapateo", la technique de frappe rythmique du sol avec la pointe et le talon des chaussures. Elle empoigne sa jupe des deux mains, la soulevant au-dessus du genou et entame un pas chaloupé comme si elle voulait enfoncer le sol. La beauté réside dans la crudité du geste, loin des canons éthérés de la danse contemporaine. Les lourds cheveux sombres et le regard noir de Concha, sa force et sa violence la distinguent immanquablement d'une sylphide. Devant la perplexité des apprenties danseuses, elle leur lance un mot rassurant: "Cela doit sortir, vous allez le sentir. Moi-même, j'ai travaillé des jours et des nuits pour réussir ce pas!"

"Oh la peine des gitans!
Peine intacte et toujours seule.
Peine des courants obscurs
et du matin qui s'éloigne!..."

Concha Vargas a grandi dans l'intimité des plus grands chanteurs de flamenco. Son baptême du feu, ce fut une danse qu'elle exécuta à l'âge de 12 ans lors d'un festival, devant son père et ses amis: Antonio Mareina, Terremoto ou Chocolate, des noms aujourd'hui légendaires. De son côté, la danseuse Manuela Carrasco a choisi de baptiser son dernier ballet "La racine du cri". Ce cri, qu'il soit chanté, dansé ou arraché aux cordes d'une guitare, c'est l'héritage brûlant du flamenco. Le danseur Mario Maya portait lui aussi cet héritage dans les années soixante. Il avait alors à peine 10 ans et il dansait pour les touristes, en échange de quelques cigarettes, devant les grottes du quartier gitan de Sacromonte, à Grenade. Une peintre anglaise qui séjournait régulièrement près de l'Alhambra fit son portrait et, persuadée du talent du garçon, vendit la toile en Grande-Bretagne puis lui envoya l'argent qui lui permit de s'inscrire dans une académie de Madrid. Trente ans plus tard, le portrait du jeune gitan de Grenade doit toujours être accroché quelque part, dans un salon anglais, symbole d'un flamenco qui fait vibrer les coeurs et la terre. Mario Maya, lui, danse toujours.

Le dernier concert du guitariste gitan Pedro Bacan est un hommage à cette terre andalouse puisqu'il est baptisé "Marisma. del Pentagrame a la fuente". La Marisma, c'est le nom donné aux marais qui couvrent le delta du fleuve Guadalquivir: "C'est la terre où j'ai vu le jour, à laquelle j'appartiens. Dans la Marisma, le ciel est immense, absolument immense. On s'y jetterait pour voler."

Déchiré, lourd de sentiments poignants, un long cri s'élève de la terre chaude.

Texte d'Isabelle Fougère